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Caroubier : de l’intérêt de la greffe en pépinière

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Spécialiste en arboriculture, Monsieur Mouldi Ghannem développe actuellement son activité de pépinière de caroubiers. Par ailleurs co-fondateur du site « Flehetna », site d’information et de formations sur le monde agricole et rural en Tunisie il est aujourd’hui le seul producteur en Tunisie de plants greffés de caroubiers.

Suite de la série consacrée par CAPTE au caroubier en Tunisie 

Rencontre

Q : Pourquoi le caroubier, avec ses spécificités, vous intéresse-t-il particulièrement ? Quel est le contexte en Tunisie ?

M.G : Le caroubier est une culture ancienne en Méditerranée, que ce soit en Tunisie, au Maroc ou en Algérie, mais aussi en Espagne et au Portugal. Cela fait déjà longtemps que le caroubier est exploité en Tunisie, mais essentiellement dans les forêts où il pousse de manière spontanée.

Ces dernières années il y a un véritable intérêt économique, qui encourage les agriculteurs et même les investisseurs. C’est pourquoi notre pépinière s’oriente vers la culture de caroubier et a mis au point un nouveau produit avec une technique nouvelle en Tunisie : des plants de caroubiers greffés.

En effet, la quasi-totalité des plants de caroubiers tunisiens se développe naturellement en milieu forestier. Et seulement 2 ou 3% des caroubiers en Tunisie sont des plants cultivés, c’est-à-dire que les gens les ont semés puis greffés au bout de 2 à 3 ans.

Dans le cadre de nos recherches sur les cultures tunisiennes, nous avons pensé au caroubier car il s’agit d’une culture rustique, qui ne demande pas beaucoup de soins, et parce que, en même temps, sa rentabilité est très intéressante, surtout avec la forte demande, à la fois nationale et internationale.

De plus, le caroubier permet d’obtenir de nombreux produits : la gousse, mais aussi la farine et la gomme, par exemple. En Tunisie, on consomme traditionnellement les gousses de caroubiers mais aussi la farine dans des produits alimentaires. À l’échelle internationale, il y a une demande croissante des industries, notamment cosmétiques et pharmaceutiques. La demande est donc de plus en plus intéressante et encourageante, avec des prix de vente qui progressent au fil des années. Nous avons donc décidé d’offrir aux agriculteurs la possibilité d’acquérir des plants greffés qui, en 3 ans seulement, permettent d’obtenir les premières caroubes.

C’est une culture facile à conduire ; mais il faut de la patience et un travail de longue haleine, car elle met plusieurs années à produire. Cependant, la productivité augmente avec le temps, car l’arbre prend en vigueur d’une année sur l’autre. Il n’y a d’ailleurs aucun problème d’alternance. De plus, c’est une plante qui est résistante, et donc intéressante dans un contexte de changement climatique. 

Il faut bien faire attention à planter des plants mâles et femelles dès la mise en culture, avec un taux de 5 à 10% (ndlr jusqu’à 15% dans la littérature) de plants mâles par verger. Le choix des variétés est aussi primordial, et dépend des besoins et objectifs des investisseurs. Certaines variétés s’adaptent bien à la culture des gousses, pour un meilleur rendement en farine ; d’autres variétés offrent un meilleur rendement en nombres de graines. Certaines variétés ont un rendement moyen ou faible, qu’il s’agisse des gousses ou des semences.

Visite de la parcelle pilote de caroubier avec les agriculteurs partenaires du projet de Corridors environnementaux

Q : A propos des variétés spécifiques à la Tunisie, sont-elles identifiées et rattachées à des territoires ou à des climats particuliers ? Que greffez-vous principalement ?

M.G : Malheureusement, les variétés tunisiennes ne sont pas totalement identifiées. Ce sont des populations qui s’adaptent à n’importe quelle région du territoire tunisien.

Il y a tout de même ce qu’on appelle la variété « Monastir ». C’est une variété identifiée, avec une gousse particulièrement développée, qui permet d’obtenir davantage de farine que de graines.

Dans ce cadre, nous travaillons avec l’INRGREF (Institut National de Recherches en Génie Rural, Eaux et Forêts) pour identifier les meilleurs clones. En effet, utiliser le mot « variété » n’est pas tout à fait correct car ce ne sont pas des variétés fixées, pour cette raison on parle plutôt de « clones ». Ces clones poussent spontanément dans la nature, à nous d’identifier ceux qui nous intéresseront le plus. Nous avons formalisé une convention avec l’INRGREF qui nous assure un accès aux meilleurs greffons, et nous permet donc de produire les meilleurs clones. Selon les besoins du producteur, on lui proposera le bon clone, soit pour la production des gousses, soit pour obtenir des graines.

Q : Quelle la technique et le processus suivi au sein de votre pépinière ?

M.G : Tout d’abord, il faut savoir que le caroubier a une vitesse de croissance modérée. Les graines sont semées la 1ère année. Ce semis est fait à partir de graines prélevées en forêt, qui peuvent donc être mâles ou femelles (ndlr : pour obtenir le meilleur taux de germination possible, il faut traiter la graine pour la faire scarifier. Pour cela, on peut par exemple, la faire tremper dans de l’acide sulfurique puis de l’eau pendant 24h). Ces plants sont les porte-greffes ; ils seront alors greffés 18 à 20 mois après semis.

Pour avoir le meilleur greffon possible, nous le prélevons sur les arbres les plus intéressants. Ce greffon est issu de notre sélection (faite en collaborations avec l’INRGREF). La greffe est réalisée en écusson, entre le mois de mai et juin, puis encore en septembre.  Nous laissons l’œil pousser pendant 3 mois, et les plants sont alors livrables aux mois de novembre-décembre.

De plus, comme l’arbre est connu, nous savons si le greffon est mâle ou femelle, et cela nous permet de connaître le sexe de l’arbre à l’avance. Sinon, il faudrait attendre la première floraison, c’est-à-dire environ 3 ans. On peut ainsi adapter les greffages de mâles ou femelles selon nos besoins.

Jeune plant de caroubier planté dans le cadre du projet TREFLE sur les hauteurs de Dyr El Kef, Gouvernorat du Kef, Tunisie

Q : Quel est l’avantage de greffer en pépinière plutôt qu’en plein champ ?

M.G : Le greffage en pépinière permet de raccourcir le cycle. Cela permet de gagner du temps pour l’agriculteur qui n’a alors pas besoin d’attendre 2 ans après le semis pour greffer ensuite. D’ailleurs, 80% des espèces arboricoles cultivées sont aujourd’hui greffées en pépinière et non dans les vergers. Cela permet de proposer à l’agriculteur ou à l’investisseur un plant prêt à être planté. Outre le gain de temps, cela permet d’éviter le risque de perte si un greffage n’est pas réussi. Ainsi, pour le caroubier greffé en pépinière, l’agriculteur peut être certain d’avoir sa première production 3 ans après la plantation.

Q : Du point de vue des rendements, à quoi les agriculteurs peuvent-ils s’attendre ?

M.G : Les plants que nous fournissons permettent d’espérer une rentrée en production dès la 3ième année après la plantation. Dans le cas d’une densité de plantation de 7mx7m (environ 210 plants/ha), on peut s’attendre à un rendement (à partir de la 3e année) jusqu’à 2 tonnes de gousses par hectare. Il est possible d’atteindre 10 tonnes de gousses par hectare dès la 8e année après plantation. Chaque année, on peut espérer ajouter jusqu’à 1 tonne de production par hectare de vergers plantés.

La productivité dépend cependant des conditions de culture, qu’elles soient plus ou moins favorables (ndlr : le rendement du caroubier d’une année sur l’autre est dépendant des conditions climatiques annuelles, de la pollinisation, de la qualité et quantité d’irrigation, des pratiques culturales effectuées sur le verger…) Dans les cas où il n’y a pas de problème, et avec les meilleures conditions, je pense qu’on peut espérer atteindre une moyenne de 10 tonnes par hectare cultivé. Certains arbres peuvent produire jusqu’à 1 tonne par an à eux seuls, mais ce sont des arbres assez exceptionnels, d’une cinquantaine d’années et qui ont poussé spontanément.

Taille d’entretien par le coordinateur du projet Caroubier en Tunisie

Q : Comment situez-vous la filière caroubier en Tunisie par rapport au Maroc ou à l’Algérie ? Avez-vous déjà identifié des débouchés pour la filière ?

M.G : Le développement de ce secteur suscite un grand intérêt. En Algérie, les caroubiers sont présents en zones forestières, où l’activité n’est pas très développée. Au Maroc, l’activité du caroubier est déjà très avancée ; ils ont structuré la filière, certains producteurs ont industrialisé leur transformation.

Pour nous, en Tunisie, il y a beaucoup d’opportunités et d’intérêts à développer ce créneau. C’est pourquoi je me suis lancé dans ce volet de pépinière. La culture est facilitée car le caroubier pousse spontanément dans les forêts, mais il n’y a pourtant que très peu de vergers pour l’instant.

De plus, je constate qu’il n’y a pas de problème d’écoulement du produit, les marchés nationaux mais aussi les marchés d’exportation sont très preneurs. L’an dernier, un client espagnol nous a demandé d’exporter 500 000 tonnes de gousses. Il est difficile de récolter cette quantité en allant chercher les caroubes dans les forêts, c’est pour cela que nous pensons qu’il y a un grand intérêt à développer la culture du caroubier en Tunisie. Si c’est possible, je me lancerai également par la suite dans les activités de production et commercialisation. Il faudrait aussi encourager les gens à travailler ensemble pour développer la filière.

Vous êtes intéressés par la plantation de vergers de caroubiers en agroforesterie en Tunisie ?

Contactez nous : lesamisdecaptetunisie@gmail.com

Nous tenons à remercier SELT Marin Group, partenaire engagé auprès de CAPTE dès sa création et qui partage nos valeurs pour le développement d’une nouvelle filière de caroubier bio et solidaire en Tunisie.  Merci aussi à l’ATAE (Association Tunisienne d’Agriculture Environnementale) et à The Family Farm pour leurs conseils techniques et leur confiance dans le développement de ce beau projet. 

Projet caroubier CATE et SELT Marine

Ils ont contribué à la rédaction de cet article : Marie-Gabrielle Harribey et Denis Bonneville

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